Department of French
Bon Usage et Variation Sociolinguistique: Perspectives diachroniques et traditions nationales
Abstracts of Papers/Résumés des communications
Le « bon usage » comme « capital distinctif » de la langue française
Aviv Amit (Université de Tel Aviv)
L'implantation du « bon usage », l'une des interventions politiques les plus importantes dans l'histoire de la langue française, joue un rôle décisif dans la distinction sociolinguistique des élites françaises, voir parisiennes, du 17e siècle et la réduction successive du statut de tous les autres parlers de France.
Dans cet acte politique, qui touche profondément le domaine des contacts sociolinguistiques, le français devient de plus en plus étroit, jusqu'à ce qu'il se soit réduit à « la plus saine partie de la Cour et de la ville » (Vaugelas, 1647). Se basant sur la tradition française de l'idéologie de la supériorité, « l'idéologie du standard » favorise ainsi l'utilisation valorisée de la langue, ce qui reflète les besoins culturels, scientifiques, techniques, politiques et économiques de ses locuteurs. Le « bon usage » représente alors une sorte de « capital distinctif » par rapport aux autres variantes de langue et implique nécessairement un rapport de domination (Cerquiglini, 2007; Hagège, 1996; Lodge, 1993, 2004). Le terme « capital distinctif » se repose sur la pensée bourdieusienne où la langue peut gagner ou perdre certaines formes de capital symbolique par rapport aux autres idiomes ou autres variantes de la même langue (Bourdieu 1979, 1982, 1991, 2001; Calvet, 2002; De Swaan, 2002; Milroy et Milroy, 1992). Dans notre cas, la langue gagne le statut d'une « langue supérieure » qui lui permettra d'acquérir par la suite d'avantage de statuts, tels que « la langue universelle » et « la langue des philosophes ».
Cette communication traitera d'un processus concret de distinction qui suit trois étapes: la fixation d'une idéologie, l'intervention politique dans la langue et par conséquent, le gain d'un « capital symbolique distinctif ». Ce modèle sociolinguistique permettra de comprendre comment le français s'est métamorphosé en ce qu'on appelle souvent « la nouvelle religion de la France » et comment le « bon usage », le « standard » et « la langue écrite » sont devenus ceux qui semblent représenter le mieux la culture fran&cccedil;aise.
Bibliographie partielle:
Bourdieu, P., 1979. La distinction, Paris: Editions de Minuit.
--- 1982. Ce que parler veut dire : l'économie des échanges linguistiques, Paris: Fayard.
--- 1991. Language and symbolic power, Cambridge: Polity Press.
--- 2001. Langage et pouvoir symbolique, Paris: Fayard/Seuil.
Calvet, L-.J., 2002. Le marché aux langues, les effets linguistiques de la mondialisation, Paris : Plon.
Cerquiglini, B., 2007. Une langue orpheline, Paris: Les Editions de Minuit.
De Swaan, A. 2002. Words of the World: The Global Language System. Cambridge: Polity Press.
Hagège, C. 1996. Le français, histoire d'un combat. Paris: Editions Michel Hagège.
Klinkenberg J.-M., 2001. La langue et le citoyen, Paris: PUF.
Lodge, R-A., 1993. Le français, histoire d'un dialecte devenu langue, Paris: Fayard.
--- 2004. A Sociolinguistic History of Parisien French, Cambridge: Cambridge University Press.
Milroy J., et Milroy, L., 1992. Linguistic Variation and Change, Oxford: Blackwell.
Trudeau, D., 1992. Les inventeurs du bon usage (1529-1647). Paris: Edition de Minuit.
'Du bon usage à la culture linguistique : de la permanence d'une norme de langue littéraire en Russie'
Sylvie Archaimbault (CNRS/Université Paris-Diderot)
La fixation de la norme de langue en Russie a occupé tout le XVIIIe siècle. Enjeu linguistique bien sûr, mais, au delà enjeu culturel et politique majeur, la réflexion sur la norme a croisé la notion d’usage, ce dès 1735, avec Vasily Trediakovsky, puis plus avant dans le siècle, dans l’œuvre de Mixailo Lomonosov. Entre la place laissée à la variation et un idéal de langue écrite, fortement lié à la littérature, le XIXe siècle a tranché en faveur d’un mètre étalon de la norme : la prose pouchkinienne. La persistance de cet idéal, ou de cette fiction, est tout à fait remarquable, ce jusqu’à nos jours. Nous voudrions dresser un panorama de ces réflexions à travers trois siècles, en nous attachant à quelques grandes étapes qui les ont jalonnées.
Un « mauvais usage » bien constant : et si c'était une question de regards
Mylène Blasco-Dulbecco (Université Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand)
Le regard qui institue des grammairiens ne reflète pas toujours la réalité de la langue. Pour aborder cette question de l'écart entre le Bon usage, l'usage prescriptif et les usages attestés, nous nous intéresserons aux constructions atypiques dites « disloquées » comme :
- M. de Turenne, ayant avis que Mademoiselle avoit voulu voir l'armée en bataille, il fit marcher ses troupes (La Rochef., II, 393).
Attestée dans la langue française depuis le 10e s., la dislocation du sujet est l'objet, très tôt, de commentaires disparates et selon des axes différents.
Dès le 17e s., la grammaticalisation de l'ordre des mots (ordre syntaxique) conduit à analyser ce « double sujet » comme un pléonasme syntaxique (Vaugelas, 1647, Chifflet, 1659). Les grammairiens de l'âge classique trouvent des justifications à la reprise du sujet : longueur, éloignement avec le verbe, présence d'incises (Beauzée, 1767 ; Girault-Duvivier, 1811). Dans les années 30, les descriptions s'orientent vers une approche en termes d'expressivité (Bally, 1932) et de mise en relief (Blinkenberg, 1928). Vers 1970, les perspectives descriptives et comparatistes, propose d'attribuer au « sujet » lexical la fonction de thème alors que le pronom devient un indice grammatical. Cette approche en termes de thématisation ira jusqu'à envisager une évolution typologique du français (Harris, 1978 ; Lambrecht, 1984).
Par ailleurs, les jugements de valeur, portés sur ce tour ne font pas l'unanimité. Le pléonasme du sujet peut être jugé vicieux et lourd, mais il est élégant et recommandé si c'est l'expression d'une ressource rhétorique que ne permet pas l'écrit (Oudin, 1640). Ce double point de vue alimente encore les débats au 20e s. (Vendryès, 1920 ; Frei, 1929 ; Dauzat, 1947).
Il ressort de ce survol, que la dislocation du sujet est une donnée syntaxique qui a traversé les siècles de façon relativement stable (hormis peut-être du point de vue pragmatique cf. Marchello-Nizia, 1998). D'ailleurs, les remarques portées sur ces structures sont des témoignages utiles pour comprendre certains faits du français parlé. Mais cette tournure a perdu son prestige sous des regards normatifs changeants et moyennant des jugements de valeurs non consensuels.
Le décalage entre vitalité-stabilité syntaxique / évolution du regard normatif sera au centre de notre travail.
Quelques références bibliographiques
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Blasco, M, Les dislocations en français contemporain. («coll. Les français parlés, textes et études»), Paris, Champion (1999).
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Caron, Ph. (éd.) « Les Remarqueurs sur la langue française du XVIe s. à nos jours », La Licorne no. 70, (2006).
Chifflet, L., (Père - ), Essay d'une parfaite Grammaire de la langue françoise, Genève, Slatkine reprints, (1973).
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-, Evolution et variation en français pré-classique. Etude de syntaxe, (« coll. Linguistique historique », Paris, Champion, (2003).
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Dauzat 1947
Frei, H., La grammaire des fautes, Genève, Slatkine, (1929).
Gadet, F. « Le parlé coulé dans l'écrit : le traitement du détachement par les grammairiens du XXème siècle », Langue française, no. 89 :110-124, (1991).
Fournier, N. Grammaire du français classique, Paris, Belin, (1998).
-, « Expression et place des constituants dans l'énoncé en français classique : la relation sujet-verbe et la relation verbe-objet, in: Langue française, no. 130 :89-107, (2001).
Girault-Duvivier, Grammaire des grammaires ou analyse raisonnée des meilleurs traités sur la langue française, (16e éd. 1856 entièrement corrigée d'après le nouveau dictionnaire de l'Académie par P. Auq. Lemaire, Janet et Cotelle), (1811).
Haase, A., Syntaxe française du XVIIe siècle, Paris, Delagrave, (1975).
Harris, M., The evolution on French Syntax, A comparative approach, Londres-New York, Logman, (1978).
Lambrecht, K., "A pragamatic constraint on lexical subjects in spoken French", Papers from the regional meeting of the Chicago Linguistic Society, 20:239-256, (1984).
Marchello-Nizia, Ch., « Disloactions en diachronie : archéologie d'un phénomène du français oral », in Bilger, F. Gadet et K. van den Eynde (éds), Analyses linguistique et approche de l'oral, 327-337, (1998).
Oudin 1640:106
Pagani-Naudet, C. 2005, Histoire d'un procédé de style. La dislocation (XII-XVIIème siècles). Paris: Champion.
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Vaugelas, C.F., Remarques sur la Langue Française, utiles à ceux qui veulent bien parler et bien escrire, Paris, Camusat et Petit (1647).
Vendryès, J., Le langage, Paris, Albin Michel, (1920)
Chroniques de langage dans Le Figaro (1996-2000)
Anna Bochnakowa (Université Jagellonne, Cracovie)
Les rubriques de journaux consacrées à la langue, appelées par F. Gadet (dans Nouvelle histoire de la langue française, réd. J. Chaurand, 1999, p. 645) « linguisterie au quotidien » constituent une source précieuse du savoir sur l'usage à un moment donné de l'histoire du français. A partir des chroniques « Le bon français » dans Le Figaro (1996-2000), nous voudrions présenter quelques observations formulées par différents auteurs (non-linguistes pour la plupart) par rapport au français actuel.
Les faits de langue soulevés dans les chroniques, rédigées en langue claire, teintées parfois d'ironie ou de didactisme sans excès, se laissent réunir en une image du français de nos jours. Nous chercherons, à travers plus de 1200 chroniques, à dresser un inventaire des traits que les chroniqueurs, en locuteurs avisés, considèrent comme essentiels pour le « bon » français. Nous évoquerons des observations concernant les glissements sémantiques, la formation de néologismes, les américanismes, l'adaptation des noms étrangers, la réaction linguistique aux faits de société : féminisation, euphémismes. Nous mentionnerons aussi des remarques données comme rectification de certaines expressions.
Nous considérons les billets examinés comme un discours qui se veut une observation portée non seulement sur la langue, mais aussi sur les facteurs sociaux (école, médias, cultures étrangères) qui contribuent à la formation et à l'extension d'un usage linguistique.
Dans ce sens, les chroniques de langage, à côté de leur rôle éducatif certain, deviennent un témoignage culturel d'une époque précise, décrivant d'une façon indirecte la réalité extralinguistique (politique, société, mode, etc.).
Nous tâcherons de montrer dans quelle mesure ce genre journalistique, sans vocation ni pouvoir prescriptif, rejoint les ouvrages de référence (Le Bon usage, par exemple) et surtout nous tenons à souligner son caractère d'instrument de sensibilisation aux questions de la langue. La présence, dans un quotidien, de la description d'un usage « mauvais » ou « bon » est, d'un côté, un moyen d'encourager, sans obliger pourtant, à la réflexion sur la langue et d'autre, une illustration de sa variété.
Un bon usage ouvert à la variation. L'exemple des Observations sur la langue françoise (1672-1676) de Ménage
Marc Bonhomme et André Horak (Université de Berne)
Les Observations sur» la langue françoise de Ménage occupent une place à part dans les productions des remarqueurs du XVIIème siècle. D'un côté, cet ouvrage se situe dans la lignée de Vaugelas, à travers son projet de fixer le bon usage par l'instauration prescriptive d'un lecte homogène. En même temps, les Observations dévoilent en Ménage un remarqueur davantage réceptif à la variation que la plupart de ses contemporains. Une telle flexibilité variationnelle est due à la cohabitation en Ménage des points de vue puriste et savant qui en font certes un juge du bon usage, mais également un collecteur de formes.
Nous étendrons ensuite nos considérations à deux points sensibles où les Observations éclairent les débats du XVIIème siècle sur la variation sociolectale. D'une part, nous verrons qu'à travers leurs discussions sur la norme diatopique, elles renferment de précieux témoignages sur les usages régionaux, notamment angevins et gascons. D'autre part, l'examen d'observations consacrées à la prononciation (comme « S'il faut dire acatique, ou aquatique ») nous révèlera que l'ouvrage de Ménage apporte des informations capitales sur les variantes phonétiques de l'époque. En fin de compte, les Observations nous apparaîtront comme un compromis instable entre une entreprise normative et un inventaire sociolinguistique.
Un tournant dans l'histoire de la norme en France : la charnière de 1700
Philippe Caron (Université de Poitiers)
Si l'on essaye de reconstruire l'histoire de la norme en France, en décollant les clichés mythifiants qui y ont été appliqués, on constate un assez net changement de ton vers 1700.
Le dix-septième siècle est encore le siècle où des individus, sans investiture particulière, offrent du bon usage leur version. Il y a de la place pour des joutes et la preuve est faite sans cesse qu'il n'y a pas d'univocité. Les querelles sur l'usage démarquent parfois des oppositions politico-religieuses, comme celle qui transparaît dans les Doutes sur la langue françoise de Bouhours entre la Compagnie de Jésus et les jansénistes. L'appel à l'autorité du bas-breton, quelque fictif qu'il soit évidemment, vaut quand même comme le constat que vers 1670 , le trône de la norme est encore vide. L'Académie, comme on le sait, met plus de soixante ans pour entrer dans la 'persona' du législateur. Mais au tournant du siècle, elle tend à abandonner une position d'amateurisme éclairé, celle de l'abbé Tallemant et aussi celle, plus nette encore, de l'abbé de Choisy pour se couler dans une position plus institutionnelle.
De ce point de vue la relecture des Remarques de Vaugelas par les académiciens, déjà abordée sur le plan de l'énonciation par moi-même [Caron 2002 et 2004], offre un observatoire intéressant. J'examinerai, sur des comptages précis, la typologie comparée des "verdicts" mais aussi, sur des études de cas, comment le dictum change de modalisation d'un ouvrage à l'autre.
Entre temps, une idéologie glorifiante pour le règne de Louis le Grand, mythologie qui l'égale aux grands siècles de Périclès et d'Auguste, s'est mise en place. Mais il s'accompagne d'un autre mythe, plus inquiétant: celui des Ages d'Or auxquels succèdent les Ages d'Argent puis de Fer. Le pays est travaillé par la crainte de la décadence. D'où probablement un raidissement de l'esprit normatif, censé préserver la langue des ravages du temps et de la dégénérescence. Je questionnerai pour finir cette relation problématique entre le changement de position de l'Académie et ces symptômes idéologiques que sont les mythes.
Bibliographie
Caron, Philippe, 2002: Faire parler le parlement comme le Prince, ou comment légifère l'Académie française de sa création à 1720. in Histoire épistémologie Langage 24 (II) pp. 29-50
Caron, Philippe, 2004: Le dire de la norme des Observations & Décisions de l'Académie Françoise aux Remarques de l'Académie Françoise sur le Quinte-Curce de Vaugelas: de la représentation à l'effacement du débat sur l'acceptabilité. In Les remarqueurs sur la langue française du XVIè siècle à nos jours. Rennes PUR coll. La Licorne pp. 125-135
De Vaugelas à Haase, ou comment un remarqueur devient un législateur malgré lui
Pei-Ying Chen (Université de Limoges)
Cette communication se propose d'examiner, notamment au travers de la question de la négation, comment un discours qui souvent se contente de hiérarchiser des usages sans pour autant les discriminer en termes de bien et de mal, subit des distorsions significatives à mesure qu'il est manipulé par ses successeurs. De la hiérarchisation, parfois prudemment modalisée, on passe à un discours de type "ne dites pas... mais dites..." qui donne alors, rétrospectivement, un caractère manichéen à l'ouvrage souvent nuancé et parfois perplexe de Vaugelas. Or Vaugelas a bien proclamé dans sa Préface : « [...] ie ne pretens passer que pour vn simple tesmoin qui dépose ce qu'il a veu & ouï, [...] » et « C'est pourquoy ce petit Ouurage a pris le nom de Remarques, & ne s'est pas chargé du frontispice fastueux de Décisionsm ou de Loix, ou de quelque autre semblable ; [...] ».
On peut trouver certaines tournures que Vaugelas recommande, qui nous laissent des places à l'équivoque, par exemple avec les formulations comme "il est assez difficile d'en faire vne reigle generale", "ce me semble...", "on y pourroit..." avec un conditionnel, "Au reste il est tres-difficile de donner des reigles...", etc.
Cette illusion rétrospective fait partie d'un processus de mythification qui a longtemps véhiculé l'idée d'une langue une et indubitable dès le français pré-classique. Elle est donc constitutive d'un édifice idéologique cimenté par la Révolution française. Il ne s'agit de rien moins, dans ce "révisionnisme" de l'histoire, que de conjurer la peur du morcèlement linguistique et géographique de la France par le mythe d'une précoce unification linguistique.
On fera, dans l'examen de ces relectures, un sort particulier à la Grammaire de Haase pour le français classique, intitulée Syntaxe française du XVIIe siècle (1965).
Richelet (1680), un dictionnaire non prescriptif : les variations phonologiques
Christine Cuet (Université de Nantes)
La position de Richelet concernant la variation phonétique et phonologique du français est très moderne car elle fait état de la variation sociolinguistique sans pour autant être prescriptive : « l'un et l'autre se dit » ou « l'usage est pour... mais» reviennent constamment dans les remarques de prononciation, pour les alternances vocaliques et consonantiques. Ces remarques concernent la prononciation préférable par rapport au parler des corps de métier, au parler populaire de Paris, au parler provincial qui « écorche les oreilles » (Normandie et Dauphinois)... Il y a « ceux qui parlent mal » et ceux qui ont le « bel usage » sans que ce dernier terme soit clairement défini. Richelet exprime surtout un constat, influencé probablement et reprenant certainement des remarques des prescripteurs de l'époque, mais sa propre formulation est rarement prescriptive, et les moqueries sont souvent dues à ses conflits personnels qu'il souligne nommément dans ses articles.
Richelet relève les variations sociolinguistiques et est en cela un témoin exceptionnel pour la langue de la fin du 17ème siècle. Comme il l'exprime dans la Préface du Dictionnaire, son souci est de rendre compte au mieux de la langue de ces contemporains et d'aider les étrangers qui apprennent le français (sa source la plus importante de revenu ayant été l'enseignement du français aux étrangers). Outre sa valeur en tant que lexicographe, s'appuyant sur des citations d'auteurs contrairement à l'Académie qui s'appuie sur des exemples construits, Richelet apporte beaucoup à la connaissance des variétés du français à l'époque de Louis XIV, sur les plans de la prononciation et de l'orthographe, par les remarques très nombreuses.
Je propose dans ma communication d'argumenter sur mon propos. Pour ma thèse (1987), j'avais relevé toutes les remarques concernant la prononciation et l'orthographe dans mon corpus selon l'orthographe de l'auteur. Je vais traiter statistiquement le corpus, environ 30 pages, à propos de la formulation des remarques de prononciation pour corroborer mon propos.
Elaboration des langues, normes et imaginaires linguistiques : convergences et divergences dans les traditions française et hongroise
Ferenc Fodor (Dynalang-Sem Sémiologie, Sémantique, Sémiolinguistique, Faculté des Sciences Humaines et Sociales, Université Paris Descartes etLESCLaP Laboratoire de Sociolinguistique, Université de Picardie Jules Verne) avec Anne-Marie Houdebine
Nous proposons dans cette communication de comparer l'élaboration du « bon usage » en France et en Hongrie en portant une attention particulière aux discours métalinguistiques qui accompagnent ces processus. Comment a-t-on déterminé les variantes linguistiques « prestigieuses » en français et en hongrois ? Comment la tradition française a-t-elle influencé la hongroise ? Quelles différences et quelles ressemblances ? Quelles normes sont-elles prépondérantes dans les discours métalinguistiques des deux traditions et comment l'intensité des normes (prescriptives, fictives, communicationnelles) se modifie-t-elle entre le XVIe siècle et aujourd'hui ? Quelles délimitations sociales et géographiques des locuteurs pouvant représenter le « bon usage » ?
En étudiant ces questions, nous observons que l'élaboration de la langue hongroise présente certaines divergences par rapport à la situation en France. La différence la plus significative réside dans le processus de sélection de la variété et des formes linguistiques qui devaient être érigées en norme prescriptive. En Hongrie, la fusion des principaux dialectes et la sélection de leurs traits communs constituent les éléments essentiels de la norme supradialectale qui s'élabore dans la langue littéraire d'abord et qui devient la langue commune par la suite. Les registres populaires sont beaucoup plus valorisés en hongrois qu'en français. En effet, la réutilisation de termes archaïques et populaires constitue l'un des moyens d'enrichissement de la langue.
La construction d'un « sociopolitolecte » ou d'un « politosociolecte » (Eloy) comme langue nationale, en même temps que la nation se construisait elle-même, caractérise le français. La région parisienne devient dépositaire du pouvoir royal avec un idéal spécifique : n'être d'aucune région. Cette région devient alors le lieu symbolique d'une langue dé-dialectalisée, langue royale propre à devenir langue nationale[1].Un long processus d'imposition et de grammatisation (Auroux) se met en marche par la suite montrant que c'est l'interventionnisme qui caractérise l'histoire de la langue française mais sa prise en charge institutionnelle est antérieure de deux siècles par rapport à la situation de la langue hongroise.
[1]Rappelons les travaux de Jacques CHAURAND, Les parlers et les hommes, Paris, SPM, 1992, et ceux de Bernard CERQUIGLINI, La naissance du français, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 1991, qui mettent en lumière le mythe du dialecte francien devenu langue pour l'historiographie nationale (un mythe que défend en partie Anthony LODGE).
Le 'bon usage' dans les discussions sur les langues espagnole et portugaise (XVIIe-XIXe siécles)
Gerda Haßler (Université de Potsdam)
De la même manière qu'en France, la normalisation de la langue nationale s'est présentée comme une tâche en Espagne et au Portugal. Mais il n'était pas possible de définir le bon usage à partir d'un sociolecte, l'usage de « la plus saine partie de la cour ». On peut néanmoins constater une certaine influence de Vaugelas et des Remarqueurs qui ne se limite pas à l'entourage des Académies fondées au XVIIIe siècle. Le travail pour l'amélioration des langues concernait surtout la discussion sur les néologismes et les emprunts qui étaient acceptés ou rejetés. On peut suivre le travail normatif sur les deux langues dans des grammaires qui s'entendaient comme expositions de l'art de bien parler (par exemple Arte de la lengua española de Juan Villar (1651), Regras da lingua portuguesa de Jerónimo Contador d'Argote (1725), Arte del romance castellano (1769) de Benito de San Pedro, Arte da gramática da língua portuguesa de António José dos Reis Lobato (1770), Gramática de la lengua castellana de la Real Academia Española (1771)).
À côté d'un fort attachement à la langue latine et à sa grammaire, on trouve une tendance vers la description du 'génie des langues' (Genio da lingua portuguesa de Francisco Evaristo Leoni (1858), Elementos de gramática castellana de Juan Manuel de Calleja (1818)). Cette description va jusqu'à l'hypothèse absurde que la langue portugaise s'est développée indépendamment de la latine (Memoria em que se pretende mostrar, que a lingua portugueza não he filha da latina de Saraiva (1837)). La notion de 'génie de la langue' qui résume les particularités d'une langue et de son bon usage fut développée en France dans la première moitié du XVIIe siècle et elle apparaît la première fois dans le Discours sur le dessein de l'Académie et sur le différent génie des langues d'Amable de Bourzeys (1635). Ce concept se répand en Europe au cours du siècle suivant. En France, on trouve des systématisations des Remarques de Vaugelas sous le titre de Le Génie de la langue françoise (Menudier 1681, Aisy 1685). Ce type de réflexions est repris en Espagne et au Portugal.
« Bon usage », un concept protéiforme et fluent. Du Bon usage (1936, Grevisse) au... Bon usage (2007, Grevisse-Goosse)
Jean René Klein (UCLouvain, Louvain-la-Neuve)
Après une brève synthèse rappelant les avatars d'une notion éminemment évolutive au gré des contextes socio-culturels et «contaminée» par diverses visions dogmatiques de la langue française (génie, pureté, fixité), nous voudrions dégager deux aspects importants liés à l'apparition de la grammaire de Grevisse en 1936 (mais dont la notoriété remonte surtout à la 3e édition de 1946) :
1. Dès le départ, le Bon usage de Grevisse s'inscrit en faux contre la tradition puriste des 19e et 20e siècles, représentée par une série d'ouvrages publiés aussi bien en France qu'en Belgique. Les uns multiplient les interdits en se référant surtout au passé, les autres, les recueils belges de « cacologies » condamnent pêle-mêle, sans le moindre discernement, tout « écart », à savoir les régionalismes, mais aussi de faux régionalismes confondus avec des usages familiers ou populaires du français de France[1]. Ces sources, résultant la plupart du temps de la compilation d'opuscules prescriptifs, nécessitent un regard critique si l'on veut donc en tirer quelque éclairage sur l'usage réel.
2. De 1986 (12e éd) à 2007 (14e éd), le Bon Usage, revu par André Goosse, a connu une révolution assez fondamentale non seulement dans sa structure, mais aussi dans sa façon de concevoir l'usage ou plus exactement les usages, en assumant désormais la variation sous ses différentes formes, aspect que nous voudrions illustrer.
[1]Nous avons exposé certains aspects de ce phénomène à l'occasion de deux communications aux colloques du GEHLF en 1989 (Grammaire des fautes et français non conventionnels) et 2000 (Les remarqueurs).
When usage and prescription are based on the systematic description of use : Randolph Quirk and the Survey of English Usage
Jacqueline Léon (CNRS, Université Paris-Diderot, Histoire des Théories linguistiques)
When Quirk gathered his Survey of English Usage in 1959, his objective was to make grammars in order to face the increasing want of English Teaching as a foreign language in post-war years. Grammars should be both descriptive and prescriptive, contrary, he said, to « grammarians who traditionally aimed at prescribing good usage instead of describing it », His method was to discover new descriptive patterns by a systematic study of usage in order to establish new prescriptions, thus objectively based.
Contrary to Grevisse who did not provide any definition of usage, borrowing grammatical facts directly from existing grammars without considering the use of systematic corpora, Quirk's conception of usage was many-sided. He made a distinction between usage as observed in corpora, the norm prescribed in grammars and dictionaries, and speakers' beliefs. He attached great importance to the discrepance between speakers' intuition and their actual performances and was led to use « elicitation techniques », that is experimental tests, in addition to the instances of actual usage (as recorded in a corpus).
Finally, variation was a key issue in the making of his grammar based on « educated English speakers » use. Any variation had to be explained and be present in the grammar. Besides, the data used by Quirk had multi-faced origins: ranging from artificial data produced in experimental situation to attested written and spoken data, belonging to various genres: literary, scientific, journalistic, law, religious etc.
Quirk's conception of usage raises several questions:
- How Quirk's views are anchored in the British tradition of descriptive grammars and dictionaries based on usage, and of empirical linguistics?
- Which conception of language is conveyed by his conception of usage ? How usage can be combined with the notions of performance and acceptability he borrowed from the then emerging Generative Grammar ?
- How the notion of Standard English can be combined with usage, variation and norm, when gradience of variations becomes a key feature of usage, and when micro-grammars adapted to different restricted languages are advocated against a single prescriptive grammar?
des guten Gebrauchs Wegzeigere (Schottelius 1663: 10) - Pointers to good usage in the German tradition 1600-2000
Nicola McLelland (Department of German Studies, University of Nottingham)
This paper presents an overview of reflection on 'good' and 'bad' language in Germany since the sixteenth century, in four parts. In the first part, I shall show consider the competing linguistic authorities to which scholars looked in sixteenth- and seventeenth-century Germany. Which authorities should carry more weight: individual ideals like Luther, good writers more generally, institutional models, or the language of a particular region or class?. Was 'good usage' the highest arbiter of correct language in any case, or were there perhaps more important, language-internal criteria for linguistic perfection, which privileged forms that might not be established usage at all (cf. the so-called analogy vs anomaly debate)? Second, I shall consider how dominant humanist values such as purity, brevity, elegance, and richness became intertwined with cultural-patriotic discourses, and will give some examples of how such qualities were translated into practical decisions about good and bad usage in the German language. How did certain forms such as double negation and auxiliary tun, once well-established in the language, become stigmatized as "bad" language? Third, I shall examine the changing targets of discussions about good and bad use changed over time (vocabulary, spelling, style, pronunciation...). Finally, I shall consider how discussions about correct usage in the early modern period compare with more recent discussions about good and bad language, in particular considering views on Anglicisms and on spelling reform.
Recherches sur la constitution de la norme accentuelle en roumain
Constantin-Ioan Mladin (Université « 1 Decembrie 1918 », Alba-Iulia, Roumanie) et Aida Todi, Université « Ovidius », Constanţa, Roumanie
Bien qu'on soit conscient (linguistes et non linguistes) que le roumain dispose d'une norme accentuelle supradialectale qui s'est construite dans le temps et qui n'est pas partagée partout et par tous les locuteurs, la voie par laquelle on y est parvenu, le moment précis où cela à du se produire ainsi que les moyens qui y ont œuvré restent compléments inconnus.
Ce sujet de réflexion n'a pas été examiné de près jusqu'à présent et n'a jamais préoccupé les spécialistes de l'histoire de la langue (y compris de celle littéraire), les spécialistes en histoire de l'écriture ou en phonétique.
Les deux raisons suivantes justifient pleinement cet état des choses : (1) le fait de ne pas noter la composante prosodique dans les textes anciens rend difficile la recherche de l'intonation d'une perspective diachronique ; (2) l'adoption tardive de l'alphabet latin pour écrire en roumain (1860) a concentré toute l'attention des philologues roumains de cette période sur la mise en place d'un inventaire fonctionnel et unitaire de graphèmes, ainsi que sur l'élaboration des normes d'orthographe (en conformité avec les principes acceptés en tant que fondements de l'écrit).
Prenant comme prémisse directrice la remarque que la construction d'un modèle accentuel unitaire et supradialectal aurait du se produire par l'entremise de trois institutions fondamentales dans un Etat prémoderne (l'école, le théâtre, l'armée), toute réflexion sur le sujet annoncé ne peut se faire qu'en spéculant et en extrapolant certaines informations de natures très différentes qu'on pourrait cependant regrouper en deux classes : (1) des informations linguistiques : (a) des remarques relatives à la ponctuation, présentes dans la majorité des grammaires roumaines anciennes et moins anciennes (Constantin Diaconovici Loga, Gramatica românească, 1822, Ion Heliade Rădulescu, Gramatică românească, 1828, Timotei, Cipariu, Gramatica limbii române, 1869, 1877, H. Tiktin, Gramatica română. Etimologia şi sintaxa, 1895, Iorgu Iordan, Gramatica limbii române, 1937, Calistrat Şotropa, Valeriu Grecu, Gramatica limbii române, 1931...) ; (b) des considérations générales ayant des prétentions (pseudo)scientifiques présentes dans plusieurs méthodes d'éducation de la voix (artistique) (Th. M. Stoenescu, Curs de dicţiune, 1913, Marietta Sadova, Exerciţiile artei dramatice, 1943, Sandina Stan, Arta vorbirii scenice, 1972, Cella Dima, De la vorbire la elocinţă, 1982...) ; (2) des informations historiques et culturelles qui puissent exploiter des données (statistiques et autres) relatives : (a) à la provenance régionale des maîtres d'école dans la période de l'unification de la langue littéraire ; (b) aux pratiques langagières instituées entre les membres des communautés militaires.
Les résultats de ces investigations seront mis en rapport avec les différentes étapes de l'orthoépie roumaine moderne.
Langue, usage et bon usage
Francine Mazière (Université Paris 13, Laboratoire HTL Paris 7/CNRS)
En France, au milieu du 17ème siècle, des auteurs polygraphes abordent certaines « variations » non comme des fautes mais comme des « doutes » sur la langue.
En quoi le traitement de ces variations morpho-sémantiques relève-t-il d'une problématique du « bon usage » ? En quoi les termes et expressions « usage », « bel usage », « meilleur usage », « usage de », « en usage chez », si souvent employés, témoignent-ils de positions diastratiques ? Quelle est la part de la diatopie ? Y a-t-il un accord général, des désaccords, des oppositions entre remarqueurs, grammairiens, pédagogues, acteurs sociaux ? Sur quelles bases ? Les idées de l'époque sur la langue, en particulier sa rationalité, modalisent-elles les idées sur « les » usages ? A plus longue échéance, quel effet ces discussions ont-elles eu sur la fixation des techniques rédactionnelles d'outils linguistiques comme les dictionnaires et les grammaires de pédagogues qui instaurent l'enseignement en français du français, en fin de siècle ? Cet acheminement vers l'unité du français par disputes doit-il être reçu comme une production inventive ou comme une paralysie ?
Nous proposons d'envisager ces questions, qui toutes relèvent de l'histoire des idées et des outils linguistiques, à partir d'un corpus de textes qui, certes, prennent la langue comme objet, mais ne relèvent pas d'un genre unique. Il s'agira de textes très connus, comme les Remarques sur la langue française de Vaugelas mais aussi de textes peu connus ou inédits, cependant vecteurs du discours dominant ou polémique de l'époque (lettres, conseils, traités pédagogiques manuscrits...).
La conclusion reviendra sur les principes invoqués dans ces débats souvent violents et sur la « tradition nationale », le modèle national ainsi esquissé. C'est avec prudence qu'en s'interrogeant sur les effets d'une certaine grammatisation on s'aventurera entre histoire des idées linguistiques, histoire des outils linguistiques et histoire de la langue française.
Separating the wheat from the chaff: How it is done in Polish
mgr Maciej Rataj (University of Gdańsk, Poland)
Like other European languages, Polish possesses a well-established standard dialect. However, Polish is not free from controversies concerning issues of correctness or the conflict between linguistic prescription and description. The paper attempts to categorise the different voices that can be heard in discussions about Standard Polish and its usage and the opinions and concerns that they voice. The voices come from a variety of people of different backgrounds: from the linguists working for the Polish Language Council, from scholars who write Polish textbooks, papers on linguistics and grammars and from numerous other people who publicly complain about modern usage or the supposed decline of the Polish language. The examples presented include fragments of grammars, papers published in some major Polish journals of linguistics as well as pieces of linguistic complaint.
As for the opinions presented, the paper makes an attempt at showing a wide spectrum of views. First, conservative (perhaps even purist) attitudes can sometimes be found in contemporary Polish linguistics. Many a Polish scholar appears to associate Standard Polish with what is objectively correct, and non-standard usage with what is incorrect, if not vulgar. Standard Polish is frequently referred to as 'the language of literature' and works on Standard Polish are not seldom associated with the term 'linguistic culture'. Thus, using Standard Polish in a consistent manner is regarded as a feature of educated and cultured people, those wielding intellectual power. On the other hand, there exist more lenient attitudes to the use of Polish presented by scholars who are able to distinguish between standard and non-standard dialects instead of treating Standard Polish as if it were the whole of the Polish language and they believe that a language mistake is not an objective phenomenon but it only exists thanks to the rules it breaks.
The paper will present some examples of typical non-standard forms that are frequently objects of linguistic complaint. Whenever appropriate, comparisons will be made to similar views expressed in Britain in the past and currently and certain forms in Polish will be compared to English forms.
Les jugements normatifs, une question de degré : la définition du bon usage dans les chroniques de langage publiées au Québec
Wim Remysen (Université de Sherbrooke)
Les chroniques de langage consistent en des articles à propos de la langue publiés sur une base régulière, essentiellement dans la presse écrite. Dans la mesure où elles contiennent avant tout des commentaires à propos du bon et du mauvais usage qu'on peut faire de la langue, celles-ci constituent un témoin privilégié pour étudier le développement de la réflexion sur la norme au sein d'une communauté donnée (voir Bouchard, 2002).
Abondantes et largement diffusées, les chroniques connaissent une riche tradition dans l'ensemble du monde francophone, aussi bien en Europe qu'en Amérique du Nord (voir Cellard, 1983), ce qui est révélateur des rapports particuliers que les francophones entretiennent avec leur langue. Le phénomène ne prend toutefois pas la même ampleur partout. Ainsi, il ne faut pas se surprendre de la publication de nombreuses chroniques au Québec, où s'est progressivement mis en place, à partir du milieu du XIXe siècle, un mouvement de correction destiné à rendre la langue des Québécois plus conforme à celle des Français.
S'inscrivant dans la plus pure tradition des remarqueurs français, les chroniqueurs de langage québécois s'interrogent sur l'acceptabilité des emplois qu'ils commentent, et en tout premier lieu de ceux qui ont cours en français québécois (voir Remysen, à paraître). Or, l'analyse du discours des chroniqueurs montre que leurs jugements normatifs à ce propos se situent sur un continuum qui va de la condamnation sans appel d'un emploi à son acceptation pleine et entière. Leur approche normative est donc beaucoup plus complexe que la simple réduction de certains emplois au profit d'une seule et unique variante jugée supérieure aux autres.C'est ce dernier aspect que nous nous proposons d'approfondir dans notre communication. Nous tenterons plus précisément d'analyser comment les chroniqueurs expriment la valeur relative des emplois commentés, quelle hiérarchie ils établissent entre eux et sur quels critères (sociolinguistiques, esthétiques, etc.) ils s'appuient pour y arriver.
Références
BOUCHARD, Chantal (2002), La langue et le nombril : une histoire sociolinguistique du Québec, [Montréal], Fides (« Nouvelles études québécoises »), 298 p.
CELLARD, Jacques (1983), « Les chroniques de langage », dans édith Bédard et Jacques Maurais (dir.), La norme linguistique, Québec - Paris, Conseil de la langue française - Le Robert (« L'ordre des mots »), p. 651-666.
REMYSEN, Wim (à paraître), « Le discours normatif des chroniqueurs de langage canadiens-français : arguments avancés pour justifier certains emplois qui ont cours en français du Canada », dans Actes du Congrès international de linguistique et de philologie romanes (septembre 2007, Innsbruck, Autriche).
Du « bon usage régional » dans la Neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie Française : regards sociolexicologiques croisés
Christophe Rey (Université de Picardie Jules Verne UPJV, LESCLaP) et
Isabelle Pierozak (Université de Picardie Jules Verne UPJV, LESCLaP / DYNADIV /RFS)
"Le Dictionnaire de l'Académie est celui de l'usage, simplement et suprêmement, le Dictionnaire du bon usage, qui par là sert, ou devrait servir, de référence à tous les autres." (Préface, Dictionnaire de l'Académie Française, Neuvième édition, 1992)
Ainsi que l'illustre cet extrait, le Dictionnaire de l'Académie Française (désormais DAF) se définit comme le réceptacle de l'usage, ou plus précisément, puisqu'il faut bien interpréter les deux adverbes, du "bon usage" de la langue. En raison de sa position institutionnelle, ce dictionnaire semble donc être un lieu privilégié pour interroger les relations entre le bon usage et les autres variétés sociolinguistiques.
Dans cette perspective, notre exposé prend pour point de départ l'identification, dans cette neuvième édition, d'un socle d'articles explicitement marqués comme appartenant à un vocabulaire régional. Ce marquage est par ailleurs particulièrement hétérogène, dans ses formes.
La présence de ces articles ainsi que cette diversité dans le marquage soulèvent un certain nombre d'interrogations auxquelles nous tenterons de répondre.
Par exemple, nous nous demanderons si la marque "régionale", absente des éditions précédentes, traduit une prise en considération d'acceptions véritablement nouvelles ou un marquage tardif d'usages régionaux. Ce faisant, nous adoptons une perspective diachronique en considérant que cette édition, toujours en cours de rédaction, peut être vue comme le produit de processus antérieurement à l'œuvre dans les précédentes éditions.
Nous considérerons également les rapports entretenus entre la marque "régional" et d'autres marques affinitaires (comme "dialectal"). Ces marques recouvrent-elles en l'occurrence des « réalités » véritablement différentes ?
Autre élément de réflexion, plus large, à envisager : la présence de ces articles amène à réexaminer, toujours sous l'angle diachronique, les notions mêmes d'"usage" et de "bon usage" dans les diverses éditions du DAF.
L'objectif général, on l'aura compris, est donc de croiser deux regards - lexicologique et sociolinguistique - dont les proximités (bien avérées) nous conduisent à parler plus commodément de « sociolexicologie ». C'est dans ce sens qu'il faut lire l'expression (légèrement ?) provocatrice - « du bon usage régional » - en intitulé. Il semble en tout état de cause que l'étude sur corpus proposée ici laisse entrevoir une vision de la langue française manifestant des évolutions hétérogènes, voire contradictoires.
Dire et ne pas dire dans une région française frontalière
Chantal Rittaud-Hutinet, (Université Paris 3 - EA 1483 "Recherches sur le français contemporain")
Le corpus principal de mon analyse est un ouvrage de 36 pages, Essay d'un dictionnaire comtois-françois, daté de 1753 et présenté comme le serait un dictionnaire bilingue (2 colonnes, titrées respectivement "On dit en Franche-Comté" et "On doit dire"). Son auteure, Mme Brun, y répertorie mots et tournures 'fautifs' ou "non français", mais utilisés en Franche-Comté, province rattachée alors à la France depuis à peine un siècle, dans des conditions particulièrement difficiles - sous Louis XIV la guerre de 10 ans avait tué 90% de la population.
Ma première partie sera consacrée aux diverses formes injonctives, explicites comme implicites, car lexique, prononciation et syntaxe non conformes sont stigmatisés sans ambiguïté.
Nous verrons ensuite à quels phénomènes linguistiques sont associés les appréciatifs négatifs de Brun, tels, p. 35 : "On peut dire en général que la prononciation des Comtois est pesante, & souvent même niaise", ou encore : "vicieuse" ; mais aussi que les "tours" syntaxiques qui ont été conservés de nos jours sont très souvent communs au français familier de tout l'hexagone.
Bien que son aire géographique et/ou sociétale ne soit précisée nulle part, la notion de 'bon usage' apparaît explicitement dans les explications et les prescriptions. Brun montre un élitisme certain dans ses éléments de définition, mais aussi un regard avisé sur les raisons qui poussent les locuteurs à "se corriger de leur accent". J'en examinerai particulièrement les conséquences annoncées (notamment sur le censeur), et l'hypercorrection.
Enfin, la comparaison avec 2 études similaires - la première de 1881, la seconde de 1933 - et avec l'usage avéré de locuteurs actuels me fera aborder la question de la transmission générationnelle. En effet, une partie non négligeable des formes est encore présente aujourd'hui, même dans le français régional urbain ; inversement, seuls quelques rares traits phonétiques sont toujours d'actualité.
Beauquier Charles (1881) : Vocabulaire étymologique des provincialismes usités dans le département du Doubs, Paris, Champion, in 8o, 303 p.
Blanche-Benveniste Claire & Jeanjean C. (1987) : Le français parlé, Didier
Bourdieu Pierre (1984) : Ce que parler veut dire, Fayard
Brun Marie-Marguerite de Maison-Forte (dame -) (1753) : Essay d'un dictionnaire comtois-françois, à Besançon, chez Vve Cl. Rochet, 36 p
Dunod de Charnage François-Ignace, Histoire des Séquanois et de la province séquanoise, des Bourguignons et du premier royaume de Bourgogne, de l'Eglise de Besançon jusque dans le VIe siècle et des abbayes nobles du comté de Bourgogne..., Dijon [Antoine de Fay, imprimeur-libraire] ; Besançon, Charmet libraire, 1735-1737, 2 vol. in 4o
Du Rizou (1892) : "Dictionnaire comtois-français", Les Gaudes, no. 195, 8-9
Gadet Françoise (1997): Le français ordinaire. A. Colin (2e éd.)
Lodge R. Anthony (1997): Le français, histoire d'un dialecte devenu langue, A. Fayard
Mercier Jean-Baptiste (1933) : "Le langage franc-comtois", Le pays comtois 14, 379-385
Portnova Natalia & Rittaud-Hutinet Chantal (2000) : "Tendances actuelles dans la prononciation du français par les Français", Dialogues et cultures 44, 11-20
Portnova Natalia & Rittaud-Hutinet Chantal (2000) : "Thesaurus : un outil intégrant règles de grammaire et règles de prononciation françaises", résumé in Dialogues et cultures 46, 327-330 (et sur le site du Xe congrès mondial de la FIPF)
Quintilien : Institution oratoire, XI, 3 [vers 90 apr. J.C.], traduit par Françoise Desbordes sous le titre : Le secret de Démosthène, Les Belles Lettres, 1995
Rittaud-Hutinet Chantal :
(2009) : " 'Accent d'insistance' et champ de variation : deux parlers français face à face", Colloque international PFC & EFF, Saint-Denis de la Réunion, 3-6 juin
(2008) : "L'état de langue, une histoire vue à plat", RFLS Traduction, variation, diachronie, 297-318
(2008) : "Prosodie et construction du discours : quelques types de reformulations", in : Le Bot Marie-Claude, Schuwer Martine & Richard Elisabeth (éds.) : La reformulation, marqueurs linguistiques, stratégies énonciatives, coll. Rivages linguistiques, Presses universitaires de Rennes, 181-198
(2007) : L'homophonie, éd. Lambert et Lucas
(2007) : "Un didacticien exceptionnel au XVIIIe siècle : le jésuite Radonvilliers, précepteur des enfants de France", in Autour de Joseph et Xavier de Maistre, Mélanges pour Jean-Louis Darcel, Université de Savoie, 185-191
(2007) : "La variation, le flou et les erreurs dans trois états d'un français régional", Congrès international de linguistique et de philologie romanes, section 10, linguistique variationnelle : sociolinguistique et dialectologie, Innsbrück (Autriche) 3-8 septembre ; à paraître in Actes du XXV CILPR, 2009
(2006) : "Comprendre et apprendre le fonctionnement de «PLUS» en français contemporain", Rozprawy Komisji Jezykowej (revue publiée par Lodzkie Towarzystwo Naukowe, Pologne), tome L, 113-12
(2003) : "Dysfonctionnement et collaboration : des locuteurs en quête de sens", in Dominique Lagorgette & Pierre Larrivée (éds.) : Représentations linguistiques du sens, LINCOM Studies in Theoretical Linguistics 22, 451-469
(2001) :"Les français de Besançon : systèmes phonologiques et énonciation", in : Hintze Mari-Anne, Judge Anne & Pooley Tim (éds.): French Accents : Phonological and Sociolinguistic Perspectives. AFLS/CiLT Series, 96-127
(1997) : "Système phonologique du français régional et interactions", Bulletin de la Société belfortaine d'émulation 88 : "Langues régionales et français régional en Franche-Comté nord et Jura suisse ; aspects historiques et sociolinguistiques", 109-114
Weiss Charles (dir.), Biographie universelle, ou Dictionnaire historique contenant la nécrologie des hommes célèbres de tous les pays, des articles consacrés à l'histoire générale des peuples aux batailles mémorables, aux grands événements politiques, aux diverses sectes religieuses,etc., etc., depuis le commencement du monde jusqu'à nos jours, Paris, Furne & cie libraires éditeurs, 1841, 6 vol.
A Dutch tradition? Good usage in the Low Countries (1686-1830)
Gijsbert Rutten & Rik Vosters (Vrije Universiteit Brussel)
In this paper, we address the notion of good usage in the Low Countries, putting forward a Dutch tradition, as a counterpart to the better-known French, English and German traditions.
From the end of the 16th century onwards, the political separation of the Low Countries resulted in an increasing cultural divergence between the North and the South. It is often assumed that this had linguistic implications as well. Whereas the North developed a firm normative tradition towards a general Dutch standard during the 17th and the 18th centuries, the language in the South would have fallen into decline, leading to a diglossic situation, with dialects of Dutch on the "low" end of the sociolinguistic spectrum, and French as the "high" variety on the other end. In this paper, we will not only examine the northern normative tradition, where the good usage of 17th-century authors played a crucial role, but also focus on the lesser-known southern counterparts. We will discuss to what extent there actually is a separate "Flemish" tradition, and how it relates to the North. In the second part of the paper, we will then turn to the early 19th century, when the Low Countries were reunited for a brief period of time as the United Kingdom of the Netherlands (1814-1830). As a consequence, northern and southern norms came into close contact, and we will address the question which idea(s) of good usage resulted from this encounter.
The paper forms part of ongoing historical-sociolinguistic research at the Vrije Universiteit Brussel into 19th-century Flanders. Whereas many previous studies have mainly focused on norms, usage, and standardization in the North, we aim to supplement these by addressing the sociolinguistic situation of the South, where recent data point towards a continuous writing tradition throughout the 18th and 19th centuries, closely related to the northern one. In this way, we hope to contribute to a broader international perspective on language standardization, planning and norms.
Langage vicieux ou vicieux locuteurs ? De quelques ouvrages normatifs et correctifs au XIXe siècle
Jacques-Philippe Saint-Gérand (Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand II)
L'institutionnalisation politique et scolaire de la langue française au XIXe siècle s'accompagne d'une floraison d'ouvrages destinés soit à stigmatiser les dévoiements de l'usage causés par des locuteurs encore étrangers à l'appareil linguistique d'état, soit à figer une norme d'expression socialement définie par le règne de la bourgeoisie.
De la Grammaire des Grammaires de Girault-Duvivier (1811) au Péril de la langue française de l'Abbé Claude Vincent (1907) en passant par la Grammaire générale des grammaires françaises de Napoléon Landais (1834), les manuels du bon usage, traités du "langage vicieux", recueils d'expressions, provincialismes corrigés, gasconnismes (Villa, 1802 ; Lascoux, 1832), flandricismes, wallonismes (Poyart, 1806 ; Dory, 1882), périgordinismes (Caville, 1818), provençalismes (Gabrielli, 1836) et autres barbarismes (Loneux, 1807) ; toutes les "cacologies" et les "orthologies" correspondantes, les "omnibus du langage", et toutes les "remarques de langue", ainsi que les recueils de difficultés (Annecou, 1830), se développent une prophylaxie et une étiologie de la langue.
Les commentaires analogues contenus dans d'innombrables dictionnaires relaient ce mouvement : le Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux de Platt (1835), mais également, et déjà en 1829, l'Examen critique des Dictionnaires de la langue françoise de Nodier, tout comme, en 1862, les Errata du dictionnaire de l'Académie Française ou Remarques critiques sur les irrégularités qu'il présente avec l'indication de certaines règles à établir de B. Pautex produisent ainsi des discours prescriptifs et proscriptifs destinés à fixer les conditions ordinaires d'expression dont tout locuteur doit adopter les formes pour être intégré à la communauté nationale et se faire reconnaître d'elle.
La présente communication veut analyser le complexe idéologico-politique et culturel qui autorise et légitime ces discours, par l'étude de :
1. leur insertion historique, à la suite des remarqueurs du XVIIe siècle et des grammairiens mondains du XVIIIe siècle;
2. leurs modalités formelles d'expression;
3. leurs finalités linguistiques, esthétiques et politiques;
4. des résultats obtenus par ces ouvrages, au regard des objectifs affichés.
1900-2000 : cent ans de bon usage en Allemagne
Odile Schneider-Mizony (Université de Strasbourg)
Le bon usage en Allemagne, appelé "Hochdeutsch", se fonde plus sur la connotation des variantes que sur leur prescription ou interdiction. Y compris sous le régime autoritaire wilhelminien, existent aussi bien une grammaticographie scientifique et descriptive que des grammaires et stylistiques pour le grand public qui marquent les variantes linguistiques par des métacommentaires, en stigmatisant les unes et valorisant les autres, qui se diffusent et sont la base d'un standard régulièrement re-décrit. Ces "remarqueurs" allemands se situent à la fin du XIX° dans l'hypostase d'une langue devenue monument national avec la création de l'empire. Ils sont écoutés ou discutés, mais en tout état de cause très audibles dans la société de l'époque. La tradition de ces ouvrages péri-linguistiques perdure au XX° siècle sous la forme des manuels de (bon) conseil pour la langue : les "Sprachratgeber".On retrouve un grand nombre de commentaires évaluatifs des variations dans les publications contemporaines à destination du grand public, mais également dans des ouvrages plus spécialisés comme ceux de la très légitime maison Duden. L'étude de détail que nous souhaitons réaliser semble cependant montrer des changements : réduction de l'éventail des types de métacommentaires, réduction de la polyfonctionnalité des marquages, glissement de l'évaluation axiologique vers l'apparente objectivité d'une fonctionnalité de la langue.
II. Corpus : grammaires et stylistiques grand public
Andresen, Carl Gustav (1881) Sprachgebrauch und Sprachrichtigkeit im Deutschen. Heilbronn.
DUDEN (1972) Die Zweifelsfälle der deutschen Sprache. Wörterbuch der sprachlichen Hauptschwierigkeiten. Klärung grammatischer, stilistischer und rechtschreiblicher Zweifelsfragen. Band 9. Mannheim.
DUDEN (2001) Richtiges und Gutes Deutsch. Wörterbuch der sprachlichen Zweifelsfälle. Grammatische und stilistische Fragen, Formulierungshilfen und Erläuterungen zum Sprachgebrauch. Mannheim.
Keller, Karl Gustav (1886) Deutscher Antibarbarus. Beiträge zur Förderung des richtigen Gebrauchs der Muttersprache. Stuttgart.
Lobentanzer, Hans (1986) Deutsch muß nicht schwer sein. Eine vergnügliche Sprach- und Stilkunde. München.
Matthias, Theodor (1914) Sprachleben und Sprachschäden. Ein Führer durch die Schwankungen und Schwierigkeiten des deutschen Sprachgebrauchs. Leipzig.
Sick, Bastian (2004) Der Dativ ist dem Genitiv sein Tod. Ein Wegweiser durch den Irrgarten der deutschen Sprache. Köln
Wustmann, Gustav (1903) Allerhand Sprachdummheiten. Kleine Grammatik des Zweifelhaften, des Falschen und des Hässlichen. Leipzig.
Zimmer, Dieter E. (1996) Redensarten. Über Trends und Tollheiten im neudeutschen Sprachgebrauch. München.
III. Eléments bibliographiques
Davies, Winifred & Langer, Nils, 2006. The Making of Bad Language. Bern.
Glatigny, Michel, 1990 "Présentation : l'importance des marques d'usage", in Michel Glatigny (dir.) Les marques d'usage dans les dictionnaires (XVIIo-XVIIIo). Lille, 7-16.
Schrodt, Richard, 1995. Warum geht die deutsche Sprache immer wieder unter? Die Problematik der Werterhaltungen im Deutschen. Wien.
Thelen, Udo, 1999. Sprachliche Variation und ihre Beschreibung. Zur Markierungspraxis in der Sprachlehre und Grammatikographie zwischen Maas und Rhein vom 16. bis zum 18. Jahrhundert. Tübingen.
Bon usage et variation chez Bouhours
Gilles Siouffi (Université Paul Valéry Montpellier III)
Nous nous demanderons d'abord s'il y a une conception du bon usage dans ces remarques, et sur quels paramètres socioculturels elle est fondée. Les deux volumes interviennent en effet dans un contexte religieux et esthétique très particulier. Sur l'observation de quel type de productions le remarqueur s'appuie-t-il ? Y a-t-il des paramètres délimitant les productions orales et écrites, les modèles littéraires ? Y a-t-il eu une évolution de ces paramètres entre le premier et le second recueil ? La querelle avec Andry de Boisregard a-t-elle eu un impact sur les choix proposés ?
Nous essaierons ensuite de préciser quelle est l'attitude du remarqueur vis-à-vis des variantes. Les recommandations du remarqueur ont-elles un authentique caractère prescriptif ? Quel est le statut des variantes non recommandées ?
Pour terminer, nous tenterons une synthèse des apports que nous pouvons retirer des volumes de remarques, tant en histoire de la langue que du point de vue des inflexions données à la notion de « bon usage ». L'orientation « sociolinguistique » qui lui avait donnée Vaugelas a-t-elle été respectée par Bouhours ? Observe-t-on une spécificité à l'attitude mise en place ?
Whose usage? Norms of correctness in Late Modern English grammars and usage guides
Ingrid Tieken-Boon van Ostade (University of Leiden Centre for Linguistics)
The question of usage vs. propriety was an important consideration in deciding whether a particular linguistic item would be considered acceptable or not. “Our best authors” were frequently invoked as representing a model of linguistic correctness. Yet this model was not accepted unequivocally by grammarians and writers of usage guides: Robert Lowth’s Short Introduction to English Grammar (1762), the most authoritative grammar of the eighteenth century, supplied a host of footnotes in which grammatical mistakes committed by these “best authors” were highlighted (an innovation in the history of grammar writing), while Robert Baker, author of the first English usage guide Reflections on the English Language (1770), asserts that he “paid no Regard to Authority” and that he “censured even our best Penmen, where they have departed from what I conceive to be the Idiom of the Tongue, or where I have thought they violate Grammar without Necessity” (Baker 1770:iv). But whose usage did they adopt as their norm of correctness? And how do their linguistic choices − and those of their colleagues − fit in with the intellectual climate of the age as described by Azad (1989)? These questions will be dealt with in my paper, in which I will argue that Lowth’s grammar, though frequently criticised for its alleged prescriptivism, was both a much more enlightened work that it is taken for by linguists today and at the same time a precursor of the movement that gave rise to the birth of the usage guide (also greatly despised by modern linguists), but that still lives on in popular publications like Fowler’s Modern English Usage (3rd ed. Burchfield 1996; facs. reprint of 1st ed. Crystal 2009) and Lynne Truss’s Eats Shoots and Leaves (2003).
References:
Azad, Yusef. 1989. The Government of Tongues. Common Usage and the “Prescriptive” Tradition 1650−1800. Unpublished PhD thesis, University of Oxford.
Burchfield, R.W. (rev.). 1996. Fowler’s Modern English Usage [3rd edn; 1st edn 1929]. Oxford: University Press.
Crystal, David (ed). 2009. Fowler’s Dictionary of Modern English Usage, first edition, with new introduction and notes, Oxford World Classics. Oxford: University Press.
Truss, Lynne. 2003. Eats Shoots and Leaves. The Zero Tolerance Approach to Punctuation. London: Profile Books.
Bel usage et variations selon l'abbé de Bellegarde
Eric Tourrette (Université Lyon III)
L'abbé de Bellegarde, auteur des Réflexions sur l'élégance et la politesse du style (1706), est moins connu que d'autres « remarqueurs » de l'âge classique, peut-être parce qu'il associe constamment l'observation stylistique à la grammaire pure. Il commente amplement ses prédécesseurs, et parfois raille leur pointillisme ou discute leurs conclusions. Ses exemples, fort abondants, sont choisis selon une visée morale explicite (il s'agit de régler à la fois les mœurs et le langage), et donnent lieu à des réécritures systématiques : une méthode comparative permet alors à l'auteur de relever maladresses grammaticales ou réussites stylistiques. Son ton oscille entre la fermeté et la souplesse : parfois tranchant dans ses refus, il sait aussi confronter des avis autorisés et contradictoires, modaliser son propos, reconnaître sa soumission à l'usage souverain, fût-ce à contrecœur. Lui-même Breton, mais pleinement acclimaté à la vie parisienne, il se soucie peu de régionalismes. En revanche, il est sensible aux variations diachroniques : il signale les néologismes et les évalue à l'aune de l'affectation, de la commodité et du degré d'intégration dans l'usage vivant. Il est également attentif aux variations diaphasiques : les multiples critères qu'il associe (opposition écrit / oral, genres littéraires, hiérarchie traditionnelle des styles, matières abordées, ton adopté...) le conduisent à émettre des jugements d'acceptabilité variables. Si la conversation badine admet bien des licences, le discours sérieux suppose une folle exigence, à peu près impossible à appliquer, comme le prouvent les nombreux exemples d'infractions que l'abbé repère dans ses propres œuvres : ainsi, le refus de toute ellipse, même limpide, conduit à une pratique de la répétition systématique à des fins d'élucidation syntaxique, et au risque évident de la lourdeur. Enfin, les variations diastratiques donnent lieu à de nombreuses remarques, sur les proverbes, les locutions imagées, les mots qui « sentent le bourgeois », voire « le paysan »... Il serait intéressant de dégager les a priori qui fondent la conception que se fait l'abbé du bon usage, voire du génie de la langue, et de confronter quelques-unes de ses intuitions, sur des mots précis, avec les descriptions des lexicographes ou les pratiques des hommes de lettres.
Mais que cherche donc Henri Estienne ?
Danielle Trudeau (San José State University)
Le De Latinitate falsò suspecta (1576) est un essai original de Henri Estienne qui intéresse l'histoire des conceptions du bon usage et celle des idées et théories linguistiques. Cependant, cet ouvrage a reçu très peu de commentaires à travers l'histoire et il risque fort de tomber dans l'oubli à plus ou moins long terme, maintenant qu'on ne lit plus le latin. Le livre une fois traduit et relié aux autres essais de l'humaniste sur les langues ainsi qu'à ses travaux lexicographiques, peut-être comprendrons-nous mieux quel(s) objet(s) intéressaient Estienne dans les langues, et comment il concevait les rapports entre histoire, norme et usage. Je voudrais profiter de ce colloque pour mettre ce livre en vedette, et en particulier la théorie des « conformités » qu'Estienne y reprend dix ans après en avoir donné une première formulation dans le Traicté de la conformité du language françois avec le grec (1565).
Le Bon Usage : une notion opératoire pour la « sociolinguistique spontanée » ?
Stefano Vicari (Paris XIII - Université de Brescia)
Dans cette étude on propose une analyse de la notion de « bon usage » à partir des commentaires métalinguistiques de locuteurs ordinaires issus des courriers des lecteurs du Monde et du Figaro, ainsi que de discussions recueillies sur des sites Internet, publiés entre 1995 et 2005. Ces lieux métalinguistiques constituent en effet de véritables réservoirs de linguistique populaire et offrent la possibilité d'observer les différentes pratiques linguistiques profanes.
Suite à une classification de ces pratiques proposée par Paveau (2007, 2008), on a sélectionné des « analyses sociolinguistiques profanes », à travers lesquelles les non-linguists (Niedzielski & Preston, 2000) composent une véritable géographie sociale des parlers (Paveau, 2008). Les locuteurs identifient ici les mauvais usages ainsi que les coupables, les « assassins » qui « massacrent » la belle langue, en filant les métaphores qui caractérisent ces discours ; ils pratiquent ce qu'on peut appeler une sociolinguistique spontanée des pratiques langagières, dont P. Bourdieu (1983) recommandait une étude pour construire une vision du monde social ordinaire.
Ces analyses nous intéresseront en ce qu'elles décèlent les identités des « assassins » du Bon usage et les mauvais usages sanctionnés par la norme sociale : il peut s'agir de médias, mais plus fréquemment de catégories restreintes, (journalistes, publicitaires, internautes, professionnels de la justice, enseignants des écoles, scientifiques, etc.). Il est intéressant de constater que chaque catégorie socioprofessionnelle identifiée est accusée de commettre des « délits» linguistiques distincts. Dans cette dynamique, les variations régionales sont plutôt associées à des valeurs positives, conformes au bon usage de la langue française.
On verra que ces analyses, même si parfois brutes et, d'un point de vue strictement linguistique, sans lien avec la réalité langagière, ne sont pas exemptes de validité pratique et d'efficacité sociale : les enjeux sociopolitiques et linguistiques y sont intimement liés, voire indissociables.
Le Bon Usage représente, donc, bien plus qu'un enjeu linguistique : c'est un enjeu social, voire politique. En effet, on verra que la plupart de ces analyses répondent à des nécessités immédiates, ancrées dans des contextes spécifiques, qui ne relèvent pas toujours d'un simple « fétichisme de la langue », selon la formule de Bourdieu (1975) ; elles se réfèrent à des situations très précises, avec les fonctions de rétablir un certain ordre social et de démasquer des idéologies.
Références bibliographiques
Bourdieu, P., 1983, « Vous avez dit "populaire" ? », Actes de la recherche en sciences sociales, no. 46.
Bourdieu, P., 1982, Ce que parler veut dire : l'économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard.
Caron, P. (dir.), Les remarqueurs sur la langue française du XVIe siècle à nos jours, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. La Licorne.
Niedzielski N., Preston D., 2000. Folk Linguistics. Berlin, New York : De Gruyter
Paveau M.-A., 2007, « Les normes perceptives de la linguistique populaire », Langage et société 121, Paris, éditions de la MSH, 93-109.
Paveau, M.-A., Rosier, L., 2008, La langue française. Passions et polémiques, ed. Vuibert, Paris.
Trudeau, D., Les Inventeurs du bon usage 1529-1647, Minuit, Paris, 1992.
L'évolution des théories du bon usage au XVIIIe siècle en France et en Russie: le cas de V. Trediakovski
Serge Vlassov (Université de Saint-Pétersbourg)
La présente communication vise à definir et à comparer les changements dans leur contenu socioculturel et linguistique des concepts-clés auxquels renvoient les théories du bon usage au XVIIIe siècle en France et en Russie, notamment chez V. Trediakovski (1703-1769), un éminent philologue et un écrivain-novateur russe dont la pensée est à la base des réflexions ultérieures sur la norme d'une nouvelle langue littéraire en Russie.
La Mothe lecteur de Vaugelas : l'ombre du doute
Si les Remarques sur la langue française de Vaugelas sont devenues au fil des commentaires le texte déterminant pour la construction du « bon usage », il n'en est pas moins vrai que Vaugelas en son temps ne fut pas seulement salué ou admiré - il fut aussi vertement critiqué, amendé et discuté. Je propose de rappeler ici les débats ouverts par La Mothe Le Vayer, notamment dans ses Petits traitez en forme de Lettres (1659) : quatre de ces lettres concernent la langue, dans lesquelles l'auteur prend pour cible principale l'ouvrage de Vaugelas. Il ne s'agit pas seulement pour La Mothe de revenir sur des points qui lui semblent nier à la langue le droit de disposer d'elle-même, il s'agit aussi de montrer que Vaugelas opère avec le singulier une soustraction tyrannique, là où La Mothe ne semble admettre ce terme de « bon usage » qu'au pluriel, c'est-à-dire dans son articulation avec les diverses intentions de parole. Je propose de revenir sur ces deux points de discussion en essayant de montrer que la tradition établie du bon usage est un champ de force qui ne tient qu'à condition d'accepter de se situer dans une certaine pensée politique de la langue.
