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De l'expérience - Michel de Montaigne

Sylvia Huot

Je crains un air empesché [1] et fuys mortellement la fumée (la premiere reparation où je courus chez moy, ce fut aux cheminées et aux retrets, vice commun des vieux bastimens et insupportable), et entre les difficultez de la guerre compte [2] ces espaisses poussieres dans lesquelles on nous tient enterrez, au chault, tout le long d'une journée.

L'aspreté de l'esté m'est plus ennemie que celle de l'hyver; car, outre l'incommodité de la chaleur, moins remediable que celle du froid, et outre le coup que les rayons du soleil donnent à la teste, mes yeux s'offencent de toute lueur esclatante: je ne sçaurois [3] à cette heure disner assiz vis à vis d'un feu ardent et lumineux. Pour amortir la blancheur du papier, au temps que j'avois plus accoustumé de lire, je couchois sur mon livre une piece de verre, et m'en trouvois fort soulagé. J'ignore jusques à present l'usage des lunettes, et vois aussi loing que je fis onques [4], et que tout autre [5]. Il est vray que sur le declin du jour je commence à sentir du trouble et de la foiblesse à lire, dequoy l'exercice a tousjours travaillé mes yeux, mais sur tout nocturne [6]. Voylà un pas en arriere, à toute peine sensible [7]. Je reculeray d'un autre [8], du second au tiers, du tiers au quart, si coïement qu'il me faudra estre aveugle formé avant que je sente la decadence et vieillesse de ma veuë. Tant les Parques [9] destordent artificiellement [10] nostre vie. Si suis-je en doubte que mon ouïe marchande [11] à s'espaissir, et verrez que je l'auray demy perdue que je m'en prandray [12] encore à la voix de ceux qui parlent à moy.